Histoire(s) de fous

San Clemente, une saison chez les fous

Posted in Divers by Guillaume Henchoz on 18 octobre 2009

Raymond Depardon, San Clemente, 1979

C’est lors d’un premier séjour en 1977 que Raymond Depardon découvre l’île de San Clemente et son asile psychiatrique. Il n’était alors armé que de son appareil photo. Il revient 3 ans plus tard avec une caméra afin de saisir les derniers instants de l’asile qui est voué à disparaître, puisque l’Italie vient alors de se doter d’une loi sur le démantèlement asilaire . Depardon passe un hiver chez les fous, on finit par l’oublier et l’objectif semble se promener sans interférer avec le monde qu’il saisit.

Un asile sur une île ? Cela ne semble pas particulièrement extraordinaire puisque nous sommes à Venise. L’île de San Clemente abritait un monastère qui fut reconvertit vers 1880 en Asile central des femmes de la Vénétie par les Autrichiens. Il était courant au XIXe siècle de réutiliser d’anciens bâtiments tenus par des ordres monastiques pour en faire des lieux d’enfermement. Le phénomène s’observe un peu partout en Europe. Les ordres monastiques ont été les premiers à développer des structures d’accueil pour certaines catégories de la population. San Clemente n’échappe donc pas à la règle. C’est dans un ancien bâtiment religieux que déambulent les fous.

La vie des aliénés de San Clemente semble troublante. Le personnel médical est peu présent et les fous déambulent librement dans toute l’île. Le fil narratif du documentaire se veut des plus erratique. On suit un personnage un moment, on laisse l’objectif se fixer ça et là sur les objets et et les éléments de la vie quotidienne. Le « côté brut de décoffrage », revendiqué par le réalisateur, nous fait osciller entre deux postures: nous avons, dans un premier temps, l’impression de visionner un film de caméra-surveillance. Toutefois, au fil du déroulement, on se figure être un des fous de San Clemente, un des errants qui arpentent l’île dans tous les sens, sans savoir pourquoi.

Et si Godot ne revenait pas ?
Et si Godot ne revenait pas ?

C’est là que se situe la force du documentaire. La caméra de Raymond Depardon et les sons de Sophie Ristelhueber nous emportent dans l’univers très fermé de l’institution asilaire. Le temps paraît alors s’arrêter. Les pensionnaires semblent vivre dans un perpetuel hiver, attendant un printemps qui ne viendra pas. Vincent Ostria se s’y trompait pas lorsqu’il affirmait en 1979 dans les Inrocks que le film avait un caractère « beckettien ». A l’instar de Vladimir et Estragon, les personnages de En attendant Godot, les habitants de San Clemente semblent tous attendre quelque chose ou quelqu’un qui ne vient pas. Dénuée d’objet, leur attente se fige dans le temps et devient le sujet du documentaire de Depardon. Se pose alors la question de savoir si le film porte un regard anthropologique sur la folie ou si cette dernière n’est que l’occasion d’un exercice esthétique dans le but de produire un objet artistique. 30 ans après, on attend toujours… la réponse.

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  1. […] A lire à ce sujet : « San Clemente, une saison chez les fous ». […]


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