Histoire(s) de fous

La folie chahutée : jalons pour une historiographie de l’étude de la folie

Posted in Mémoire by Guillaume Henchoz on 29 juillet 2010

ASile de Cery, non loin de Lausanne 1876

Un mémoire ayant trait à l’histoire de la psychiatrie ne saurait passer sous silence les querelles historiographiques et philosophiques qui secouent les différents experts de ce champs de la recherche. Il ne s’agit pas de tracer ici une histoire exhaustive des différentes écoles et des nombreuses hypothèses explorées par l’histoire de la folie et des institutions psychiatriques. Le sujet nécessiterait à lui seul un travail de mémoire. Nous voudrions plutôt pointer quelques lectures qui nous ont nourries lors de la préparation et la rédaction de ce mémoire de manière à mieux saisir comment se sont construits les enjeux et les hypothèses portés par ce travail. De fait, une controverse ayant pour sujet la nature de la folie secoue périodiquement la discipline. Dans la mesure où la découverte des œuvres des différents acteurs de ce long débat a jalonné la préparation de ce travail de mémoire, il nous est paru intéressant d’en retracer les grandes lignes telles qu’elles nous sont apparues au fil de nos lectures.

Un philosophe connu et controversé a en fait joué un grand rôle dans la décision d’effectuer un mémoire en histoire de la psychiatrie porté sur un asile. La lecture des œuvres de Michel Foucault que nous avons réalisée tant dans le cadre de la préparation de séminaires en Histoire qu’en Sociologie nous a progressivement amené du côté de l’histoire des institutions asilaires. Par la suite, de nombreuses autres lectures critiques sont venus se rajouter à celles des essais du philosophe, les nuançant souvent et les contredisant parfois. C’est donc avec et contre Michel Foucault que s‘est progressivement élaboré cet intérêt pour ce champ de la connaissance.

En 1961, le philosophe Michel Foucault publie un ouvrage, sa thèse de Lettres amorçant une controverse qui a toujours cours de nos jours. Dans Folie et déraison – histoire de la folie à l’âge classique, il défend une série de thèses à la fois problématiques et novatrices. Par la suite, différentes versions correspondant à des éditions diverses du texte vont circuler. Le contexte dans lequel paraît l’ouvrage de Foucault fait lui aussi d’être mentionné. Les décennies 1960 et 1970 voient se développer un courant particulier, l’antipsychiatrie qui fera notamment des émules au sein des différentes disciplines des sciences sociales . Sans pour autant se revendiquer ouvertement de ce mouvement, le philosophe n’en est jamais loin.

L’hypothèse centrale de Foucault est d’ordre philosophique : pour lui, la folie moderne relève de l’absence de raison. Le philosophe se fait alors historien et s’emploie à développer dans un corpus de sources, une démonstration intéressante : il s’agit de mettre en lumières le passage de l’expérience médiévale de la folie à l’expérience plus moderne qui confinerait la folie dans la maladie mentale. Autrement dit, la folie au Moyen Age aurait été d’une nature et d’une structure radicalement différente de la folie telle qu’elle s’entend dès l’Âge classique . D’inclusive lors de la période médiévale elle serait passée à exclusive peu après la Renaissance. Foucault pense déceler tant dans les écrits des philosophes que dans les édits royaux, des éléments qui lui permettent de penser la folie comme « absence de raison ». De ce fait, il oppose folie et raison dans une mise en tension qu’il considère comme constitutive de l’ère moderne. Il va jusqu’à trouver une date qui lui permette de fonder cette rupture  entre les deux conceptions de la folie. Ce sera 1656. La création de l’Hôpital général de Paris marque le début de ce que Foucault appelle le « Grand Renfermement ». Le philosophe s’emploie alors à passer en revue le dispositif qui permet de déceler une nouvelle sensibilité par rapport à la folie. Il faut selon lui observer le traçage d’une nouvelle frontière, un « geste » qui a désigné à la folie un nouvel espace, une nouvelle patrie :

Ce geste organise en une unité complexe une nouvelle sensibilité à la misère et aux devoirs de l’assistance, de nouvelles formes de réaction devant les problèmes économiques du chômage et de l’oisiveté, une nouvelle éthique du travail, et le rêve d’une cité où l’obligation morale rejoindrait la loi civile, sous les formes autoritaires de la contrainte. Obscurément, ces thèmes sont présents dans la construction des cités de l’internement et à leur organisation. Ce sont eux qui donnent sens à ce rituel, et qui expliquent en partie sur quel mode la folie fut perçue, et vécue, par l’âge classique.

L’hypothèse développée par Foucault est cependant discutée par de nombreux chercheurs. Sa réfutation philosophique est principalement l’œuvre de Marcel Gauchet et de Gladys Swain. Ce philosophe et cette psychiatre publient en 1980 la pratique de l’esprit humain . Les deux chercheurs se focalisent sur la première partie du 18e siècle. En observant de près l’émergence du savoir psychiatrique et le développement des institutions asilaires, ils parviennent à une conclusion inverse à celle de Foucault : la raison moderne et son cortège de nouvelles disciplines et de nouveaux savoirs permet au contraire d’appréhender la folie autrement que de manière symbolique comme c’était le cas jusqu’alors :

L’enfermement de la folie à l’âge classique n’est pas à comprendre comme l’établissement d’une distance, mais comme la marque d’un rapprochement. Il représente une première mise en question de l’exclusion absolue qui maintient le fou dans une proximité trompeuse. On l’enferme matériellement parce qu’il commence à ne plus être possible de le tenir pour entièrement enfermé en lui-même, clos sur ses songes et ses chimères, « hors du sens », inaccessible.

Deux conception de la folie s’affrontent ici : exclusive chez Foucault, la folie se fait inclusive sous la plume de Gauchet et Swain.

Une autre série de critiques portées à l’encontre de Michel Foucault vient du sociologue américain Andrew Scull. Selon ce dernier, ce sont les erreurs et les lacunes dans le texte du philosophe qui invalident complètement son analyse. Un débat peu connu du public francophone fait rage dans le monde académique anglo-saxon car Foucault y a aussi de nombreux défenseurs. Dans un long article  critiquant une nouvelle traduction de l’histoire de la folie, Scull liste une série de critiques concernant le texte. Ces dernières s’articulent autour de trois points. Pour commencer, Michel Foucault n’aurait rien inventé. Il se serait contenté de reprendre les thèses déjà élaborées par des psychiatres de son temps et de les rendre plus accessibles à un public d’universitaires issus des rangs des sciences humaines et sociales. D’autre part, le corpus de sources réuni par Foucault comporte de nombreuses faiblesse. Scull avance que le philosophe a parfois mélangé des noms et des dates, laissant planer le doute quant à savoir si cela aurait été effectué sciemment ou non. Les sources secondaires utilisées par Foucault seraient largement inadaptées. Le philosophe ne consacrant visiblement pas de lectures aux travaux de ses contemporains sur le même champs de recherche :

Toute l’histoire de la folie révèle un Foucault isolé du monde des faits et de la recherche. Comme si près d’un siècle de travaux savants n’avait rien produit d’intéressant ou de précieux pour le projet qui était le sien. Ce qui l’intéressait ou le protégeait, c’étaient des sources du 19e siècle de provenance douteuse et exploitée de manière sélective. Ce qui signifie inévitablement que ses savantes constructions intellectuelles reposent sur des fondements empiriques des plus fragiles. Il n’est pas surprenant que beaucoup se révèlent fausses.

Les critiques de Scull à l’encontre de Foucault recoupent celles que lui adressent de nombreux historiens francophones. Dernier en date, Claude Quétel publie dans sa toute récente « Histoire de la folie » , une réfutation des hypothèses avancées par Foucault. En fait, note l’historien, il est difficile de ne pas se positionner dans le débat dès lors que l’on travaille dans ce champs disciplinaire :

Nous avons, dès l’introduction de cette étude, insisté sur l’ouvrage fondateur – c’est à dire créateur de Michel Foucault, tant « Folie et déraison » occupe aujourd’hui encore tout l’espace épistémologique des sciences dès qu’est prononcé le mot « folie » .

Les principales objections que formule Quétel à l’encontre de Foucault visent la typologisation des catégories de personnes qui commencent à être internées au 17e siècle et la contestation de la notion de « Grand Renfermement » développée par le philosophe. Quétel conteste à Foucault l’amalgame que ce dernier effectuerait entre les asociaux et les insensés. L’internement touche en fait des catégories de la population qui ne se définissent pas exclusivement par leur folie mais par d’autres marqueurs sociaux. Foucault passe ainsi en revue différentes catégories peu à peu internées auxquelles Quétel conteste le statut de « fou » :

Après les vénériens, Foucault s’intéressent aux sodomites, catégorie vouée à une sévère répression sous l’Ancien Régime (sauf, bien sûr, à être un grand seigneur). Mais là encore, ce que Foucault veut montrer, c’est une parenté (une de plus) avec la folie : l’âge classique aurait dessiné le partage entre « l’amour de raison et celui de déraison ». « L’homosexualité appartient au second. Et ainsi, peu à peu, elle prend place parmi les stratifications de la folie. Elle s’installe dans la déraison de l’âge moderne. » C’est oublier que l’Ancien Régime assimile si peu l’homosexualité à la folie et que la justice punit la première comme un crime en tout cas dans les textes et rarement dans les faits), alors qu’elle n’aurait jamais l’idée de punir un fou pour sa folie.

De fait, de nombreux historiens garde l’idée du  « Grand renfermement » chère à Foucault mais le décalent d’au moins 150 ans. C’est particulièrement au cours du XIXe siècle que commence à se développer un réseau d’institutions asilaires qui aura pour mission de prendre en charge les fous. Pour ce qui concerne la région de la Suisse romande, ce processus a fait l’objet d’un remarquable ouvrage .

Les hypothèses de Foucault sur la folie et leurs réfutations font donc encore l’objet d’un débat important aujourd’hui. Il nous apparaît qu’elles relèvent en fait de deux ordres différents. On trouve une série de critiques portant sur la réunion et l’analyse du corpus de sources réunis par le philosophe : Michel Foucault mérite certainement son surnom de « hussard de l’histoire ». Jonglant sur une périodisation pour le moins approximative, le philosophe ne semble pas analyser suffisamment ses sources et ne paraît pas dérangé de ne citer qu’un seul historien contemporain sur toute la longueur de sa thèse. Toutefois le véritable enjeu ne réside peut-être pas dans cette querelle méthodologique mais plutôt dans les deux épistémologies irréconciliables qui s’affrontent depuis plus de 30 ans autour de la folie. D’un côté, certains perçoivent la raison moderne comme une absolue nécessité pour pouvoir enfin appréhender la folie et, pourquoi pas la soigner. De l’autre, la raison a toujours exclu la folie, la concevant comme une sorte de double négatif. A priori philosophique, le débat a tout de même des conséquences importantes sur la manière d’appréhender une institution dont il s’agit de retracer l’histoire. Deux lectures historiographiques divergentes se dessinent à partir de la controverse philosophique. On peut considérer les institutions asilaires comme des « machines à exclure », comme ont tendance à le faire certains sociologues , ou au contraire partir de l’idée que l’asile n’est que l’expression institutionnelle d’une nouvelle vision portée sur la folie, une perspective dans laquelle la guérison est au bout du chemin. C’est ce que défendent Marcel Gauchet et Gladys Swain. Une grossière erreur serait d’invalider l’hypothèse de ces derniers sous prétexte que de facto leur analyse ne tient pas la route. Il faut noter qu’ils ne prétendent pas que les asiles soignent les malades mentaux mais bien qu’ils ont été créés dans le but de les soigner. Eux aussi concluent leur réflexion sur un échec des institutions asilaires : l’asile ne soigne pas les malades aussi bien qu’on l’aurait voulu.

Bien que la querelle épistémologique porte sur des périodes historiques précédentes à la nôtre , il paraît intéressant de la garder en mémoire quand nous travaillons sur l’asile de la Rosière afin de nous poser la question suivante : Dans la période qui nous occupe (1920-1960), les autorités asilaires croyaient-elles encore à la possibilité de la guérison de leurs patients ? Nous faisons l’hypothèse que cela n’était pas le cas. Nous nous efforcerons de montrer, dans la troisième partie de notre travail, que si l’organisation de l’institution et son administration font l’objet d’une attention appuyée, le versant médical censé apporté réconfort sinon même guérison laisse à désirer. L’asile de la Rosière a plutôt fait office de « soupape de sécurité »  dans le but de « dégorger »  l’asile cantonal de Cery.

Une Réponse

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  1. Massat Séverine said, on 31 mai 2011 at 7:08

    J’ai beaucoup apprécié la lecture de ce texte et aimerait lire la suite. Quant à ce que vous dites des doutes de l’institution asilaire elle-même à soigner le folie, j’ai constaté ces doutes chez des acteurs de Saint-Anne dans les années 50, au moment de l’introduction du premier neuroleptique (objet de ma thèse, soutenue en 2004), et que je questionne dans un article « Le premier neuroleptique: révolution thérapeutique ou démission sociétale », notamment. Enfin, concernant Foucault, dans un texte qui s’intitule les anormaux et qui a été publié il y a deux ou trois ans, il revient lui-même sur son projet et sa validité.


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